CONTEXTE MICRO OUVERT – Cette chanson est un hommage à l’artiste japonaise multidisciplinaire et nonne bouddhiste zen Ryōnen Gensō [1646 –1711], l’une des rares femmes célébrées à la fois pour ses réalisations sociales, spirituelles et artistiques.
Lorsque Ryōnen sentit sa fin approcher, elle écrivit ce poème auquel Annouchka Gravel Galouchko répond « comme dans une prière on sème des graines pour soi et les autres, avec le désir d’apprivoiser les abysses intérieurs pour réaliser clairement que l’état de paix, de joie et d’amour réside à la source même de notre être et que le grand silence des profondeurs est plénitude, mais aussi substance dont tout l’univers est constitué ».
RYŌNEN
SOIXANTE-SIX FOIS
Soixante-six fois mes yeux ont contemplé
l’automne
suffisamment ont vu la Lune n’en demandons
pas plus
Écoutons seulement le murmure
des pins
des cèdres
lorsque nul vent ne les agite
ANNOUCHKA GRAVEL GALOUCHKO
EN ÉCHO À RYŌNEN
Le cri bleu
des bernaches
au printemps du cœur jaillit émouvant
de mon ciel intérieur
Le vol bleu
des bernaches
aux premières froidures retourne sereinement vers mon ciel intérieur
Je m’éveille au soleil
de ma propre lumière dans les bras du silence que nulle peur
ne vient troubler
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STÉPHAN DAIGLE MYTHOLOGIES
La revue entrevous poursuit la publication de dessins de Stéphan Daigle parus dans le beau-livre Mythologies.
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PROSE POÉTIQUE ANNOUCHKA GRAVEL GALOUCHKO AH ! LES CROCODILES
Dans la peur des Six Jours le marchand de sable ne passe plus mes prières enfantines s’égrènent la nuit des sacs d’affreux cauchemars s’empilent près des maisons, j’ai six ans et six jours on ne chante plus à l’école la comptine du crocodile ça va mal au pays des sables.
Ah! les crocrocros les crocrocros les crocodiles sur les bords du Nil ils sont partis n’en parlons plus.
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ANNOUCHKA GRAVEL GALOUCHKO 2/2
Les parfums doux-amers du poivre et du cumin se renouvellent au matin dans l’escalier de service, les cris des domestiques s’engouffrent colimaçon dans le puits calcaire de l’immeuble cossu, miaulant comme un chat du Caire énamouré Ibrahim Pacha le repasseur de coton fait taire les querelles et rire les enfants, en bon lama égyptien il pulvérise son crachin sur nos petits tabliers d’azur, le fer glisse docilement dans la rosée des rayures de ciel des chemises paternelles, des nuages fleurs de coton roulent sur la planche où je flâne sur le bord du Nil il pleut bergère rentrons nos blancs moutons, Marzûk le jardinier l’homme à tout faire me promène à cheval sur sa vadrouille sèche on s’amuse sur la terrasse je ramasse dans mes sandales la poussière des jours heureux il me vadrouille à bicyclette accrochée à sa galabieh dans Zamalec le quartier de la vie en rose bougainvilliers jacarandas barbe à papa.
Dans la peur des Six Jours on ne rit plus à la cuisine, Ibrahim et Marzûk disent adieu à leurs enfants pour combattre au désert, Fatma gémit sous son voile noirci de pleurs dans les bras de maman, au pied du banian comme à l’ordinaire l’âne aux sanguines avec qui je braie follement chante malgré la guerre.
Dans la peur des Six Jours le poison à rat transforme les pauvres chats en statue de pierre, les yeux vitrés de Gricha me fixent, de glace mon cœur nécropole féline étouffe dans des bandelettes de lin.
Dans ma peur des Six Jours les gamousses lèvent les pattes sur le Nil, le ventre ballonné elles flottent vers la gueule des crocodiles qui engouffrent les détritus de la ville Immondice, la puanteur remonte la Cité des morts, je me bouche le nez.
Dans la peur des Six Jours la Vallée des Rois désertée des touristes ensevelit dans les tombeaux les souvenirs pendus aux crochets des jours tristes, les uniformes rapiécés s’enflamment torches hurlantes qui roulent en bataille dans le sable, cadavres et chaussures des vivants à perte de vue tapissent le Sinaï, Ibrahim et Marzûk s’en retournent pieds nus vers le Nil, c’est la déroute du crocodile.
Ah! les crocrocros les crocrocros les crocodiles sur les bords du Nil ils sont partis n’en parlons plus.
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